Psychologie du crime de l'exploitation animale 1ère partie

Publié le 9 Octobre 2016

Horreural

 Psychologie du crime de l’exploitation animale

Philippe Laporte (première parution : septembre 2004)

Mis en ligne le 6 janvier 2005

Thèmes : Antispécisme, végétarisme (5 brochures)

Formats : (HTML)(PDF,956.2 ko)

Version papier disponible chez : Zanzara athée (ailleurs)

 

Sommaire

- Perpétuer le crime pour justifier le crime
- Le sentiment d’avoir commis l’irréparable
- Maltraiter ses enfants pour justifier ses parents
- Il n’y a pas d’exploitation animale sans sadisme (L’expérience de Zimbardo ; Psychologie du crime)
- Reconnaître la souffrance animale, c’est accepter sa propre animalité (L’animal sacrifié à la grandeur humaine ; L’indifférence des dominants ; La souffrance ignore la frontière humain-animal ; L’amorce d’une révolution copernicienne)
- Humanisme et solidarité (La tendance génocidaire de l’humanité ; Une bien étrange conception de l’humanisme)
- En guise de conclusion

 

 


Perpétuer le crime pour justifier le crime

Reconnaître la nécessité de mettre fin à une tradition criminelle c’est reconnaître son caractère criminel. La façon la plus répandue de dissimuler les crimes traditionnels est donc de ne pas reconnaître qu’il s’agit de crimes en continuant à les pratiquer afin qu’ils gardent leur aspect banal et anodin. C’est ainsi que pour éviter la culpabilité qui accompagne la prise de conscience des crimes, beaucoup de crimes sont répétés.

Les militants de la libération animale qui tentent d’amener à la conscience du public l’horreur des traitements infligés aux animaux sont souvent confrontés à ce problème sans le savoir. Beaucoup d’entre eux pensent qu’une simple information du public sur les atrocités subies par les animaux pour le confort humain devrait suffire à conduire ces atrocités à leur terme. C’est mal comprendre que l’émergence d’un sentiment de culpabilité dans le public ne peut qu’appeler des mécanismes psychologiques de défense contre cette culpabilité, au premier rang desquels celui de poursuivre ces atrocités afin de leur conserver l’apparence de la normalité.

Le sentiment de culpabilité des consommateurs de viande, méconnu parce que refoulé, est en réalité beaucoup plus répandu qu’il n’y paraît puisque, d’après Pascal Lardellier, 89 % d’entre eux avouent qu’ils préfèreraient renoncer à la viande plutôt que de tuer eux-mêmes les animaux qu’ils mangent. D’où proviendrait cette répugnance à tuer soi-même sinon d’une réprobation intérieure de ces meurtres qu’il est plus facile de faire commettre par d’autres afin de ne pas se salir les mains ? Une réprobation intérieure qui engendre nécessairement une culpabilité refoulée vis-à- vis des meurtres dont nous nous savons néanmoins responsables. Pascal Lardellier enchaîne sur le thème des abattoirs expulsés des centres urbains en direction de la périphérie afin de les éloigner des regards :

Bien sûr, Claude Fischler nous rappelle que la “ filière viande ” comporte une difficulté : “ Il y a certains aspects que, littéralement, on ne peut pas montrer et que l’on ne veut pas voir [1]. ” L’équivalent anglais d’“ abattoir ”, slaughterhouse (maison du massacre), nous rappelle combien s’y perpétuent des carnages. L’opération de mise à mort a donc été industrialisée, parcellisée, mécanisée. Mais une mauvaise conscience hante encore nos steaks [2].

Pascal Lardellier poursuit sa réflexion en remarquant combien l’apparence de la viande est gommée dans les fast-foods. Avant d’être mangé, le corps de l’animal est dénaturé, déstructuré, recompacté, coloré et travesti tandis que le ketchup donne à son sang une apparence sucrée et ludique. Ni dans la texture ni dans la couleur, rien ne rappelle plus le cadavre de l’animal.

Les mécanismes de refoulement de la culpabilité des consommateurs de viande font qu’une simple information du public sur les atrocités subies par le monde animal ne peut pas suffire à mettre fin au massacre : l’atrocité du crime sera niée pour éviter la culpabilité. La seule façon de voir ces crimes diminuer vraiment est d’offrir une issue psychologique au sentiment de culpabilité qui les accompagne. Cette issue ne pourrait venir que de l’empathie - le fait d’éprouver ce que l’autre éprouve - des militants envers le public. Si les militants montrent qu’ils ont déjà éprouvé cette même culpabilité, ils quitteront leur position de juges accusateurs. Ils descendront de leur piédestal symbolique et se présenteront au public au même niveau que lui, en anciens malfaiteurs. Alors ils pourront espérer être entendus.

Malheureusement la littérature antispéciste [3], fondée sur la philosophie utilitariste, au contraire de faire un effort d’accompagnement psychologique, axe son discours sur la culpabilisation. Elle postule un devoir moral et affirme implicitement que nous sommes mauvais si nous ne l’accomplissons pas.

À la question pourtant cruciale de savoir comment des êtres humains par ailleurs sensibles et généreux peuvent faire preuve d’une telle cruauté et d’une telle indifférence envers le monde animal, la philosophie antispéciste orthodoxe ne propose pas de réponse. Sinon que l’humanité est implicitement mauvaise et irrationnelle et le restera aussi longtemps qu’elle ne se soumettra pas au devoir moral utilitariste. Ce discours culpabilisant ne peut être que rejeté par un public ayant déjà tendance à se sentir inconsciemment coupable et luttant pour refouler cette culpabilité.

Le présent livret propose donc, plutôt qu’une mise en accusation, une analyse psychologique du phénomène d’exploitation animale, destinée à une meilleure compréhension mutuelle entre les militants et le public. L’empathie des militants envers leur auditoire, qui seule permettra d’établir un dialogue fructueux, serait en effet impossible sans une authentique compréhension du public. Et la première condition de l’empathie est une compréhension des motivations de son interlocuteur. C’est dans ce but que sont proposées ici les analyses des principaux mécanismes psychologiques accompagnant l’exploitation animale. Ces mécanismes montrent que les comportements de cruauté envers le monde animal ne relèvent ni de la cruauté gratuite, ni de l’indifférence totale, mais plutôt de réactions de défense contre une prise de conscience de la culpabilité.

Le sentiment d’avoir commis l’irréparable

Avoir commis un crime, c’est avoir commis l’irréparable. Dans bien des cas les individus comme les populations sont prêts à commettre un second crime pour éviter de prendre conscience que le premier en était un.
Ce phénomène ne se limite pas aux consommateurs de viande, il est classique. Afin de mieux le comprendre, arrêtons-nous sur un exemple caractéristique de ce comportement ; il ne concerne pas les relations entre humains et animaux mais lui est transposable.

Cet exemple concerne les États-Unis d’Amérique. Le passé criminel de ce pays pèse en effet lourdement sur sa conscience et la banalisation des erreurs judiciaires qui y sont commises aux dépens des Noirs et des autres minorités ethniques en est une conséquence.


Gilles Perrault, dans son enquête sur l’erreur judiciaire française qui conduisit Christian Ranucci à la guillotine en 1976, explique les formidables réticences de l’institution judiciaire à mener une enquête de réhabilitation sur un innocent qu’elle a envoyé à la mort, car ce serait reconnaître qu’elle a commis l’irréparable [4]. C’est ainsi que les institutions judiciaires évitent la plupart du temps de s’interroger sur leurs propres dysfonctionnements et assurent de la sorte l’avenir des crimes qu’elles commettent.
Jusqu’au jour où certaines choisissent enfin l’abolition, ce qui fut d’ailleurs le cas en France quelques années après l’exécution de Christian Ranucci.
Mais ce n’est malheureusement pas le cas aux États- Unis où les exécutions d’innocents - noirs pour la plupart - semblent institutionnelles. Le 27 décembre 1998, Sylvain Cypel écrivait à ce sujet dans Le Monde :

L’hebdomadaire The Economist faisait récemment référence à un colloque, tenu en novembre à la North Western University Law School (faculté de droit de l’université du Nord-Ouest) de Chicago, où il est apparu que, sur les 490 exécutions effectuées à travers le pays depuis 1976, 75 avaient concerné des hommes et des femmes dont l’innocence avait pu être démontrée après leur mort. Soit une personne sur sept !

 

Ce colloque a mis en exergue le fait que les pauvres et les ressortissants des minorités - tout particulièrement les Noirs - sont plus susceptibles d’être condamnés à mort que les autres, le plus souvent parce qu’ils ne bénéficient, faute de moyens, que d’un avocat commis d’office.

En janvier 2003, George Ryan, gouverneur de l’Illinois, après trois ans d’enquête approfondie sur les erreurs judiciaires commises dans son État, prend courageusement la décision de commuer en peine de prison à perpétuité la peine de mort des 167 détenus qui attendent leur exécution. Le St-Louis Post-Dispatch, un quotidien du Middle West, résume ainsi les arguments de George Ryan :

Presque la moitié des 300 condamnations à mort prononcées dans l’Illinois ont été annulées en appel, un taux d’erreur ahurissant. Parmi ces condamnés, 33 avaient été défendus par des avocats radiés du barreau ou suspendus par la suite, et 35 étaient des Africains-Américains condamnés par des jurys composés exclusivement de Blancs. De plus, 46 prisonniers avaient été condamnés à mort sur la base des témoignages notoirement peu fiables d’autres prisonniers servant d’informateurs [5].

Dix mois plus tard, la décision de George Ryan débouche le 19 novembre 2003 sur le vote à l’unanimité d’une nouvelle loi par les parlementaires de l’Illinois, restreignant le recours à la peine de mort et tentant de limiter les erreurs judiciaires en ce domaine [6].

Une douzaine d’États américains ont renoncé à appliquer la peine de mort, mais la plupart continuent à condamner massivement à mort des Noirs et des membres d’autres minorités ethniques sur la base de grossières erreurs judiciaires.


Comment s’en étonner si l’on veut bien se remémorer le passé des États-Unis ? Ce pays fonda en effet son Empire sur le génocide des Amérindiens et l’esclavage des Noirs. L’ampleur du génocide améridien est inconnue mais elle semble se situer aux alentours de 3 à 4 millions de morts pour le seul territoire des États- Unis [7]. Les Anglo-Saxons américains, descendants des puritains britanniques, ont largement repris à leur compte la tradition génocidaire des conquistadores espagnols, tradition qu’ils commémoraient encore récemment avec les fameux westerns hollywoodiens dans lesquels “ un bon Indien est un Indien mort ”. Ces célébrations cinématographiques à la gloire du génocide font partie intégrante du folklore américain... pour ne pas dire qu’elles en constituent l’essentiel.
Outre le génocide amérindien, la déportation des Noirs vers les Amériques causa la mort d’environ 2 250 000 esclaves pendant la seule traversée de l’Atlantique, soit 15 % des 15 millions de déportés [8]. Après leur déportation les esclaves continuèrent à mourir en masse dans les plantations en raison des mauvais traitements et de la cruauté délibérée des planteurs. L’abolition de l’esclavage ne mit cependant toujours pas fin aux crimes racistes puisque 4 742 Noirs furent encore lynchés aux États-Unis entre 1882 et 1968 [9] et que le président Roosevelt refusait toujours à la fin des années 1930 d’apporter son soutien à un décret contre le lynchage pour ne pas s’aliéner les politiciens blancs du Sud [10].
Autant de morts sur la conscience ne peuvent laisser aucun peuple indifférent et en l’absence de tout mea culpa la banalisation des crimes racistes constitue malheureusement la réponse psychologique la plus probable à un tel héritage. Si les États-Unis s’interrogeaient soudain sur l’innocence des Noirs qu’ils envoient par centaines dans les couloirs de la mort, comment cela ne ferait-il pas ressurgir de leur mémoire la culpabilité collective des lynchages massifs des années 1920 ou celle des crimes plus anciens ? C’est donc en partie inconsciemment pour éviter le fardeau de cette culpabilité que ce pays banalise le crime dont il se sent coupable et en perpétue la tradition.

Le parallèle avec le sentiment de culpabilité des consommateurs de viande est si évident qu’il ne semble pas nécessiter de commentaires.

Maltraiter ses enfants pour justifier ses parents

Autre exemple, celui de la maltraitance infantile. Les historiens répugnent à en parler, mais elle s’étend malheureusement à la presque totalité de l’histoire humaine [11]. Cette maltraitance nous offre un autre exemple classique de crime répété pour justifier le précédent, celui du père ou de la mère qui maltraite ses enfants pour justifier ses parents.


Ainsi, un moyen d’éviter le sentiment de culpabilité qui pourrait naître chez les parents qui excisent leur première fille est d’exciser la seconde. Car épargner cette horreur à la seconde serait reconnaître l’horreur du crime commis à l’encontre de la première. Mais ce serait surtout reconnaître l’horreur des crimes commis à l’encontre de toutes ses ascendantes par les “ glorieux ” ancêtres dont la tradition impose la vénération. Perpétuer la tradition criminelle est donc bien le moyen d’éviter l’accusation des ancêtres.
Plus l’éducation que subit un enfant est autoritaire, moins elle lui laisse par définition le droit de la remettre en cause. En somme, plus un enfant est maltraité plus il éprouvera plus tard le besoin de justifier ces mauvais traitements en les reproduisant.


C’est ainsi que la psychologue Alice Miller montre comment les horreurs commises par les nazis sont une reproduction névrotique des mauvais traitements subis par les enfants de la génération d’Adolf Hitler [12]. L’enfance d’Hitler se déroula en effet à une époque où la dureté de l’éducation allemande et autrichienne atteignaient un paroxysme [13]. L’enfance d’Hitler lui-même fut particulièrement marquée par la violence, l’abus d’autorité et l’inceste entre ses parents puisque sa mère était la fille adoptive de son père [14]. Les enfants de cette génération devenus adultes ne purent remettre en cause l’éducation particulièrement brutale qu’ils avaient subie. Ils ne purent pas non plus s’empêcher de reporter névrotiquement cette violence sur d’autres. Ne parvenant pas à accuser leurs parents d’avoir exercé de la violence sur eux, ils éprouvaient donc le besoin de rendre la violence légitime, ce que fit l’Allemagne hitlérienne en instituant un régime totalitaire et génocidaire. Là encore nous retrouvons le mécanisme consistant à rendre un crime légitime pour légitimer les précédents.

Le processus mental conduisant à perpétuer les traditions criminelles à l’encontre des animaux est évidemment identique aux deux précédents. Renoncer à la viande et aux autres produits animaux parce que l’on a pris conscience de la souffrance que cette exploitation induisait dans le monde animal, c’est s’accuser de toute la souffrance que l’on a infligée aux animaux jusqu’au moment de cette décision. C’est également accuser ses parents, l’éducation qu’ils nous ont donnée et éventuellement celle que nous avons nous-même donnée à nos enfants. Pour n’accuser personne et dissimuler qu’il s’agit d’un crime, la solution choisie est donc souvent de ne rien changer aux comportements d’exploitation animale.

Il n’y a pas d’exploitation animale sans sadisme

J’ai évoqué jusqu’ici le mécanisme psychologique consistant à perpétrer un crime pour légitimer ceux du passé. Mais il existe un second mécanisme, présentant quelque similitude avec le premier, qui consiste à torturer les victimes du crime que l’on commet comme si elles étaient coupables de quelque chose. C’est une façon de se donner l’illusion de justifier ce crime. Un bourreau se considère en effet forcément comme un être abject s’il tue des innocents. S’il ne renonce pas au crime, la seule issue psychologique qui s’offre à lui est donc de considérer que l’être abject n’est pas lui mais sa victime. Son jeu consistera alors à dégrader l’image de cette victime, notamment en la torturant. Le phénomène est plus que classique chez tous les tortionnaires.

En janvier et février 1995, plusieurs associations se sont mobilisées en Angleterre puis en France pour sensibiliser l’opinion au sort des animaux de boucherie durant leur transport et leur abattage. Cette campagne est parvenue à éveiller une laborieuse prise de conscience des souffrances que l’humanité impose aux êtres qu’elle asservit pour son confort. Ce sont de telles campagnes qui, depuis la fin du XIXe siècle, stimulent la lente évolution d’une législation qui tente par exemple d’imposer peu à peu des techniques relativement indolores de mise à mort.


À cette occasion, la diffusion de reportages télévisés révéla à un public surpris et choqué la cruauté avec laquelle étaient traités les animaux de boucherie à tous les stades de leur vie. L’idée que ce public en a globalement retirée demeure cependant qu’aussitôt réglés les derniers détails législatifs relatifs aux conditions d’exploitation, le problème disparaîtra.
Pourtant, quiconque veut bien prendre la peine d’appliquer les acquis de la psychologie sociale aux relations entre humains et animaux sera en mesure de prédire qu’aucune législation ne suffira à mettre un terme aux mauvais traitements, à moins bien sûr qu’elle n’interdise purement et simplement toute exploitation animale.


Un certain sadisme, inhérent aux pratiques d’exploitation de tout animal dont le sort sera tôt ou tard la boucherie, n’a en effet pas d’autre cause que la connaissance de ce destin par l’éleveur, le transporteur et le boucher. Encore vivant, l’animal est déjà considéré comme de la viande par destination. Les vivisecteurs par exemple ont coutume de dire que dès l’instant où cela ne choque personne d’utiliser un animal pour en faire de la viande, rien ne s’oppose à ce qu’on l’utilise également pour n’importe quel autre usage, même s’il est plus cruel. Franchir le cap de l’abattage semble donc ouvrir la porte au sadisme.

L’expérience de Zimbardo

L’une des expériences de psychologie sociale les plus remarquables portant sur le sadisme institutionnel fut probablement celle de Zimbardo. Les conclusions de cette expérience sont parfaitement transposables aux relations entre les humains et les animaux qu’ils exploitent.
En 1971 à Palo Alto, en Californie, dans l’enceinte du département de psychologie de l’université de Stanford, fut menée sous la direction de Philip Zimbardo une expérience destinée à étudier les relations entre gardiens et prisonniers dans les institutions carcérales. Dix faux prisonniers et onze faux gardiens furent sélectionnés, parmi soixante-quinze candidats masculins ayant répondu à une annonce, parmi les plus solides physiquement et moralement, les plus mûrs et les plus sociables. Participèrent également à l’expérience un surveillant, un directeur, un comité de libération sur parole et un comité de médiation. Initialement prévue pour durer quatorze jours, l’expérience du être interrompue au bout de six jours seulement tant le comportement des gardiens devint sadique. Même les plus doux et les plus pacifiques, qui se croyaient parfois auparavant incapables de maltraiter un être humain, se muèrent rapidement en bourreaux méconnaissables. On peut trouver une description relativement détaillée de cette expérience dans L’esprit nu [15]. L’ouvrage expose également certains enseignements tirés de cette expérience (y compris par ceux qui y participèrent sur leur connaissance d’eux-mêmes), ainsi que quelques controverses qu’elle suscita. Sans entrer dans le détail, retenons surtout que malgré quelques écarts dans l’interprétation des comportements observés, l’expérience confirma que ces comportements étaient induits par le système pénitentiaire lui-même et nullement par un sadisme intrinsèque des participants. D’ailleurs, ce comportement s’observe à très peu de variantes près dans toute institution répressive, quelles que soient les personnes qui incarnent le système. Que ce point ne fasse plus maintenant de doutes est certainement l’argument le plus important dans le débat sur le sadisme au sein de l’exploitation animale.

Psychologie du crime

Ces résultats expérimentaux, pour intéressants qu’ils soient, ne vont pas jusqu’à fournir l’explication psychologique du phénomène. Cette explication n’a cependant rien de bien mystérieux.
L’expérience a mis en évidence le plaisir de dominer, même chez ceux de la part de qui on s’y attendait le moins. Mais il existe une seconde raison, au fond évidente, au développement du sadisme dans toute forme de domination institutionnelle.
Imaginez que pendant la Seconde Guerre Mondiale, vous ayez, en tant qu’officier allemand, été affecté contre votre volonté dans un camp d’extermination. Puisque vous n’avez pas le courage d’affronter le peloton d’exécution en désertant, voilà que votre fonction sociale devient celle de tuer des Juifs, des Roms, des communistes, des homosexuels, des asociaux et des dissidents [16]. Il vous est évidemment impossible d’assumer cette fonction dans l’indifférence. Comment vous justifier à vos propres yeux ? “Suis-je un être aussi abject ? ”, vous demandez-vous. Pour éviter cette idée, il n’existe qu’une issue psychologique : les êtres abjects sont vos victimes, ce qui justifie leur exécution. Plus vous les considèrerez comme haïssables, plus vous les dévaloriserez par des tortures et plus vous vous justifierez à vos propres yeux.


Un ami dentiste m’a raconté avoir été amené au cours de ses études à opérer des mâchoires de cadavres. La réaction de beaucoup d’étudiants était alors de manifester une cruauté apparemment gratuite à l’encontre du corps de ces malheureux qui venaient de trépasser, en leur crevant les yeux par exemple. Cela ne relève-t-il pas du même phénomène ? Si l’on vous demandait de découper le corps de quelqu’un qui vient de mourir et envers qui vous n’éprouvez aucune animosité, pourriez-vous le faire sans la moindre gêne ? Ne serait-ce pas plus facile si ce corps était celui d’un être abject ? Puisque vous êtes en position de dominant, c’est le jeu que vous jouerez inconsciemment.


Vous êtes maintenant payé pour tuer deux cents cochons par jour. Au lieu de les faire descendre du camion sans leur faire mal, vous les ferez tomber de deux mètres de haut pour qu’ils se brisent les côtes, et comme cela ne suffira pas vous leur décocherez encore un coup de pied dans le ventre. Vous n’avez guère le choix : sinon c’est vous-même que vous considérerez comme abject.


On reproche souvent aux vivisecteurs leur cruauté “ gratuite ”. Non contents d’effectuer sur les animaux des tests et des opérations sans anesthésie, ils les manipulent parfois sadiquement, les laissant par exemple cruellement souffrir sur une table d’opération pendant leur repas [17]. Ne trouvant pas d’explication à cette cruauté, certains sous-entendent volontiers que tout individu normalement constitué éviterait ces tortures inutiles et que le comportement de ceux-là prouve qu’ils sont des monstres. C’est ne pas comprendre qu’il s’agit pour eux de la seule issue psychologique à la cruauté qu’implique leur rôle social et que chacun de nous serait très fortement tenté d’adopter le même comportement dans une situation semblable.

Comment ne pas en conclure qu’à l’échelle de notre société il est utopique de vouloir mettre fin à ce type de sadisme sans renoncer à l’exploitation animale elle-même ?

Reconnaître la souffrance animale, c’est accepter sa propre animalité

Il existe une difficulté psychologique supplémentaire à l’abolition des crimes commis à l’encontre des animaux, c’est celle de la prise de conscience des souffrances éprouvées par des êtres qui ne nous ressemblent pas. L’empathie, qui consiste à éprouver ce que l’autre éprouve, nécessite une capacité d’identification à la personne souffrante.
C’est pourquoi la souffrance animale est si peu reconnue. Il est donc utile, afin d’établir un pont entre souffrance humaine et souffrance animale, d’explorer notre propre animalité. Et qui mieux que les enfants sauvages, ces enfants élevés par des animaux et vivant comme des animaux, peut nous mettre sur la voie d’une telle exploration ? Leur histoire révèle que les souffrances qu’ils endurèrent furent niées comme l’est aujourd’hui la souffrance animale, jusqu’à ce que leur apparence devienne plus humaine et permette aux personnes qui les recueillirent de s’identifier partiellement à eux.
Ces enfants ressemblaient à des animaux et leurs souffrances ressemblaient à des souffrances animales, mais ils étaient pourtant génétiquement humains et leurs souffrances étaient donc également humaines. L’esprit humain ne parvient à se représenter la souffrance d’autrui que par rapport à la sienne. Il ne reconnaît d’abord chez les êtres qui lui ressemblent que les souffrances qu’il a déjà vécues lui-même. Puis, au fur et à mesure qu’il se découvre des ressemblances avec des êtres différents, il perçoit également leurs souffrances. Mais si l’humanité commence timidement à se reconnaître une authentique filiation avec le monde animal, elle ne reconnaît encore que très partiellement les souffrances qu’elle lui inflige.

L’animal sacrifié à la grandeur humaine

Les animaux pensants que nous sommes se sentent transportés par le caractère sacré qu’ils attribuent à leur propre humanité. C’est qu’ils ont constaté que lorsqu’elle n’est pas instinctive comme celle de la chatte protégeant ses chatons, l’abnégation consciente et délibérée ne se rencontre que chez leurs propres congénères. Forts de cette gratifiante certitude, nous avons pris l’habitude de qualifier l’altruisme de qualité “ humaine ”. C’est ainsi que l’on parle d’aide “ humanitaire ”, ou de “ l’humanité ” dont font preuve les héros du dévouement. C’est oublier bien vite que faire preuve “ d’humanité ”, c’est aussi gazer des soldats dans leurs tranchées, brûler des incroyants sur la place publique et vendre des mines anti-personnel sous prétexte de “ création d’emplois ”. Le sadisme, lorsqu’il n’est pas instinctif comme celui du chat jouant avec la souris, est lui aussi spécifiquement humain : il n’a de ce point de vue rien à envier à l’abnégation altruiste.


Mais cela n’empêche nullement l’humain de considérer “ l’humanité ” comme la qualité estimable entre toutes. Ne doutant pas un instant que le statut privilégié qu’il s’octroie sur ce principe lui vaut d’infinies faveurs, l’être humain n’envisagerait certainement pas de comparer sa valeur à celle des autres animaux. Sacrifier un seul humain pour dix mille vaches, cent mille chimpanzés, ou même tous les animaux de la Terre, serait encore insupportable : l’humanité se refuse à figurer sur la même échelle de valeurs que le monde animal, qu’elle sacrifierait sans hésiter tout entier pour sauver un seul des siens. L’humanité, pour éviter sa propre contamination au cours de l’épidémie d’encéphalite spongiforme, préféra abattre des millions d’animaux plutôt que de renoncer à sa consommation de viande et n’évalua les pertes qu’en termes économiques. D’une façon plus ou moins avouée, creuser le fossé entre humain et animal c’est renforcer la grandeur humaine. Multiplier les cadences des abattoirs et les plus cruelles expérimentations animales scientifiques, pharmaceutiques ou cosmétiques, c’est célébrer la transcendance humaine par le sacrifice animal.


C’est peut-être ce que ressentent ceux qui refusent de penser autrement que pour en rire aux animaux morts pour les nourrir, aux poules pondeuses souffrant l’horreur dans les batteries d’élevage, aux vaches laitières efflanquées et aux mamelles crevassées sous l’effet de l’hormone somatotrophine bovine, aux lapins agonisant de cancers contractés en testant gels douche, déodorants, shampoings, liquides vaisselle, cosmétiques ou cigarettes. Ils ont pourtant tous déjà rencontré des végétariens mais ne les ont pas vus. Ils ont entendu parler de tests alternatifs pour les cosmétiques ou les produits d’entretien, mais les ont aussitôt oubliés [18].

L’indifférence des dominants

Cette solide indifférence ressemble fort à celle dont le corps médical peine à se défaire à l’égard des nourrissons. Parce que les nourrissons sont, comme les animaux, privés de la possibilité d’exprimer leurs souffrance dans un langage qui nous frappe, elle est trop souvent simplement ignorée. Il aura fallu les progrès de certaines psychothérapies qui sondent les souvenirs les plus profonds et font rejaillir en pleine conscience adulte l’intensité des blessures de l’enfance, pour amorcer une lente prise de conscience dans le milieu médical. On commence ainsi à comprendre ce que signifie une naissance sans violence. On commence à hésiter avant d’opérer un nourrisson ou percer le tympan d’un enfant sans anesthésie, mais un long chemin reste encore à parcourir. En 1987, un anesthésiste britannique, le Docteur Anand, consulta quarante articles relatant une opération bénigne mais nécessitant l’ouverture du thorax sur un prématuré. Seuls neuf nouveau-nés avaient été anesthésiés, les trente et un autres furent simplement paralysés par du curare, avec l’aide, pour certains, du protoxyde d’azote, un analgésique léger [19].

La souffrance ignore la frontière humain-animal

Une souffrance ne perd pourtant rien de son intensité parce qu’elle est cachée, au contraire. Parce que les enfants sauvages sont humains et que certains d’entre eux ont été capturés, apprivoisés et “ humanisés ”, rien ne nous permet plus de douter de la réalité d’une souffrance qu’ils ont fini par pouvoir exprimer. Mais accepter d’ouvrir les yeux sur cette souffrance, c’est déjà accepter de porter sur le monde animal un regard du même ordre que celui que nous portons sur le monde humain.
C’est pour cette raison que le Docteur Itard, qui a soigné Victor, l’enfant sauvage de l’Aveyron, doutait de la réalité des souffrances de l’enfant. Il ne pouvait se résoudre à porter son regard à travers cette brèche ouverte entre le monde animal et le monde humain. Il raconte que peu après sa capture, Victor semblait insensible au chaud comme au froid. Il prenait à mains nues des charbons ardents ou des pommes de terre qui cuisaient dans l’eau bouillante et les mangeait sans attendre qu’elles refroidissent. Mais comment aurait-il su qu’en attendant elles refroidiraient ? Petit à petit, à force de bains et de massages, Itard réussit à faire émerger la sensibilité étouffée de Victor. Au bout de quelques semaines, ce dernier manifesta une préférence pour une température douce de l’eau de son bain. Avant sa capture, il avait passé sans vêtements des hivers particulièrement rigoureux dans les Monts de Lacaune. S’il n’avait pas pu à ce moment-là étouffer sa sensibilité pour affronter le froid, la neige, la faim et les blessures, il en serait mort. Sa peau portait plus de 23 cicatrices plus ou moins larges et même des traces de brûlures [20].
Amala et Kamala, élevées par des loups en Inde, marchaient à quatre pattes au moment de leur capture. Leurs avant-bras étaient couverts de plaies profondes qui mirent plusieurs semaines à cicatriser. Elles aussi semblaient insensibles au chaud comme au froid et buvaient la même quantité d’eau quel que soit le temps [21].
Sans notre certitude que ces enfants appartenaient à l’espèce humaine, n’importe quel observateur aurait décrété que leur capacité à courir sur des membres blessés, leur indifférence à la soif, aux brûlures et aux morsures du froid indiquaient qu’ils n’en souffraient pas. C’était d’ailleurs ce qu’affirmaient les personnes qui s’occupaient d’eux. Tout comme les médecins, qui imposent aux nourrissons des souffrances qu’ils n’envisageraient jamais pour des adultes - car un adulte “ ne les supporterait pas ” - croient que puisque les nourrissons semblent s’en remettre c’est qu’ils en souffrent moins que nous et qu’ils finissent par les oublier. Diverses techniques psychothérapeutiques montrent aujourd’hui qu’il n’en est rien. Même refoulé, un violent traumatisme de l’enfance n’a rien perdu de son intensité et continue d’exercer une action morbide sur le psychisme adulte.

L’amorce d’une révolution copernicienne

Il aura fallu des siècles à l’humanité pour admettre que la Terre n’occupait pas le centre de l’Univers. Combien faudra-t-il encore de temps aux adultes pour admettre que leurs problèmes et leurs souffrances n’occupent pas non plus le centre de l’Univers mais n’en constituent qu’un atome ? De plus en plus de voix s’élèvent dans le monde médical pour le respect du nourrisson. Certains éthologues découvrent tant de similitudes entre les comportements sociaux des humains et ceux des chimpanzés que Frans de Waal n’hésite plus à écrire :

Si nous plongeons notre regard dans les yeux d’un chimpanzé, nous y rencontrons une personnalité intelligente et indépendante. Si ce sont des animaux, alors que sommes-nous ? Toute une série de faits, bien connus à présent, réduisent le fossé entre humains et animaux [22].

L’éthologie, science maudite lorsqu’elle prend le nom de sociobiologie en raison entre autre de la justification des hiérarchies sociales qu’en tirait son inventeur E. Wilson [23], devrait-elle également son exécrable réputation à ce qu’elle nous révèle de notre similitude avec le monde animal ? Le violent procès qui lui est intenté ne descendrait-il pas à son tour de celui qui fut intenté à un certain Charles Darwin qui osait faire descendre “ l’Homme du singe ” ? Parler d’une part de déterminisme biologique dans notre comportement n’est-ce pas détruire l’illusion de la grandeur humaine ? Les comportements sociaux des chimpanzés sont pourtant si semblables aux nôtres qu’il est impossible de nier tout déterminisme biologique sans une évidente mauvaise foi [24].
À propos du film Primate de Frederick Wiseman, documentaire sur l’expérimentation animale, Catherine Humblot écrit :

Wiseman “ voit ” la souffrance des primates, en même temps que les gestes précis des chirurgiens. Ces corps impuissants, malmenés, utilisés rappellent à l’évidence l’univers concentrationnaire. (...) C’est le moment que choisit Wiseman pour révéler l’enjeu de ces travaux. (...) Il s’agit de comprendre (entre autre) ce qui s’est passé il y a quelques dizaines de millions d’années, quand l’ancêtre de l’Homme a commencé de se relever pour marcher. (...) Ces hommes, ces femmes qui disposent des corps des primates, c’est l’Homme occidental avec ses rapports de classe, de race, c’est l’Homme primitif qui a dominé son voisin. Il y a une scène extrêmement révélatrice. Un chirurgien soulève un orang-outang sur la table d’opération. Il prend dans ses bras la bête endormie, que l’on voit de dos. Une moitié du corps de l’animal a été rasée. Cette moitié qui révèle la peau est très exactement celle d’un être humain. Vision saisissante, qui dit l’histoire de la famille, l’Ordre des pouvoirs et la violence exercée par des vivants sur d’autres [25].

Une certaine conception de la philosophie humaniste dont nous sommes si fiers n’est-elle pas au fond basée sur un malentendu ? N’est-elle pas tout simplement la naïveté de l’enfant gâté qui croit que tout lui est dû et qui situe son propre nombril au centre de l’Univers parce qu’il ne s’est pas encore ouvert au monde ? Sa découverte du monde sera pour lui un traumatisme lorsqu’il cessera d’en occuper le centre. Reconnaître la souffrance cachée des êtres qui nous entourent engendrera une véritable révolution copernicienne. L’âme humaine y perdra le monopole du plaisir et de la souffrance, pour ne plus en constituer qu’un atome. Partager le romantisme avec les animaux, quoi de plus révoltant ? Une conception trop étriquée de la philosophie humaniste, édifice encore central de la pensée occidentale, risquera alors de s’effondrer comme un château de cartes.

.../... suite deuxième partie

 

 

Patrick FRASELLE

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